Indispensables à la transition énergétique (éolien, voiture électrique), les 17 métaux des « terres rares » ne sont pas géologiquement rares. Le véritable verrou n’est pas minier, mais technologique et industriel. La Chine contrôle 90 % de leur raffinage puis de la production d’aimants, une étape complexe et polluante (séparation des oxydes) que l’Occident a longtemps délaissée.
Or, pour l’Union européenne, la pression est amenée à s’intensifier. Sa stratégie de neutralité carbone repose en grande partie sur ces ressources, avec une demande appelée à être multipliée par 6 d’ici 2030 et jusqu’à 7 fois d’ici 2050.
En réponse, la Commission européenne a progressivement structuré sa riposte :
- 2022 : Prise de conscience sur la nécessité de réserves stratégiques.
- 2023 : Découverte du gisement suédois de Per Geijer (LKAB), estimé à un million de tonnes d’oxydes, redonnant l’espoir d’une autonomie minière.
- 2024 : L’adoption du Critical Raw Materials Act (CRMA), établissant enfin un cadre réglementaire pour sécuriser les approvisionnements.
Dès lors, une question demeure : quels leviers l’UE peut-elle réellement activer pour renforcer son autonomie face au monopole chinois ?
Benchmarks internationaux : l’autonomie à marche forcée

L’autonomie ne se décrète pas à la mine, elle se gagne à l’usine. Si la Chine domine, ce n’est pas uniquement par ses réserves, mais par sa maîtrise holistique de la chaîne de valeur : de l’extraction à l’aimant permanent. Face à ce quasi-monopole, deux modèles se distinguent.
Malgré de faibles réserves (2% mondial), les Etats-Unis sécurisent 15% de la production globale grâce à une stratégie verticale :
- Renaissance minière : relance massive du site historique de Mountain Pass.
- Alliance technologique : partenariat clé avec l’australien Lynas pour construire une usine de séparation des Terres Rares Lourdes (HREE) au Texas, contournant le raffinage chinois.
- Innovation de rupture : R&D financée par le DoD sur l’extraction depuis les déchets de charbon.
De son côté l’Australie, 4ème producteur mondial (13k tonnes en 2024), opère une montée en gamme pour ne plus être un simple exportateur de brut :
- Le champion national : soutien indéfectible à Lynas Rare Earths, seul acteur d’envergure capable de raffiner hors de Chine.
- Le défi du « scale-up » : hormis ce géant, le tissu reste atomisé (Juniors minières) et peine à financer les CAPEX nécessaires au raffinage.
- Diplomatie minérale : positionnement comme fournisseur « de confiance » (ESG compatible) pour l’UE et les USA.
L’argent ne suffit pas. Le véritable goulot d’étranglement identifié aux USA et en Australie est le capital humain. Sans métallurgistes experts et ingénieurs chimistes (savoir-faire siphonné par la Chine depuis 30 ans), les usines tourneront à vide.
Un paradoxe économique : quand la chute des prix freine la souveraineté
Si la demande industrielle explose, le marché des matières premières traverse paradoxalement une zone de turbulences. En 2024 et 2025, les cours des métaux critiques (terres rares, lithium, cobalt) ont dévissé, perdant parfois plus de 50 % par rapport aux sommets de 2022.
Loin d’être une simple correction conjoncturelle, cette baisse révèle une stratégie de verrouillage. En maintenant élevé ses quotas de production malgré le ralentissement de la demande mondiale, la Chine organise un dumping structurel.
Cette « kill zone » économique est redoutable : elle rend les nouveaux projets occidentaux (grevés par des coûts énergétiques et des standards ESG élevés) non rentables avant même leur ouverture. Pour l’Europe, ce verrouillage par les prix constitue une barrière à l’entrée tout aussi efficace qu’un embargo technologique.
C’est ici que l’intervention de l’UE devient critique. Le CRMA ne répond pas seulement à un enjeu géologique, mais vise à sécuriser des modèles d’affaires (via l’agrégation de la demande) que le marché « spot » ne validerait pas aujourd’hui.
L’Union européenne passe à l’acte
Longtemps dépourvue de politique industrielle commune, l’Europe a sifflé la fin de la naïveté. Avec l’adoption du Critical Raw Materials Act (CRMA) et son entrée en vigueur en mai 2024, Bruxelles dispose désormais d’une feuille de route claire pour 2030 :
- 10 % des besoins extraits depuis des mines européennes ;
- 40 % des capacités de transformation et raffinage situées dans l’UE ;
- 25 % des métaux critiques issus du recyclage.
Pour réduire sa dépendance, l’UE concrétise des accords de libre-échange (comme avec l’Australie en 2024 et 2025) et des partenariats majeurs, notamment avec l’Afrique du Sud et le Kazakhstan. Ce modèle inclut un transfert de savoir-faire européen en échange d’un accès sécurisé aux gisements.
En mars 2025, la Commission a validé une première liste globale de 47 Projets Stratégiques couvrant l’ensemble des matériaux critiques. Cependant, le défi spécifique des terres rares reste immense : seuls 5 de ces projets les ciblent directement.
La France s’impose comme le moteur de cette filière en accueillant 2 de ces 5 projets européens labellisés :
- Le projet Caremag à Lacq, financé début 2025, vise à produire 15 % des besoins mondiaux en terres rares lourdes dès 2027 via le recyclage d’aimants.
- Le projet MagREEsource à Grenoble industrialise une technologie de rupture pour fabriquer et revaloriser des aimants bas carbone.
Au-delà de ces nouveaux projets soutenus par l’UE, la France s’appuie sur l’usine Solvay à La Rochelle. Bien que non listée parmi les nouveaux « Projets Stratégiques », elle reste le seul site industriel capable de séparer les terres rares à grande échelle en Europe, avec une capacité accrue inaugurée au printemps 2025.
Carte des 5 Projets Stratégiques Européens dédiés aux Terres Rares (sur les 47 du CRMA)

Le défi est désormais d’assurer la cohérence des politiques nationales (formation, standards industriels, procédures d’autorisation) et de mobiliser l’ensemble de l’écosystème industriel. La réussite dépendra de la capacité des 27 États membres à converger vers une stratégie commune, de l’exploration jusqu’au recyclage, malgré des politiques nationales souvent très hétérogènes.
L’Europe s’engage ainsi clairement dans cette dynamique d’autonomisation, encore naissante mais ambitieuse, fondée sur deux piliers : la relocalisation de la valeur ajoutée industrielle et des partenariats internationaux ciblés.
Chez Atlante, nous accompagnons les acteurs industriels et énergétiques dans la sécurisation de leurs projets stratégiques et le pilotage de leurs chaînes de valeur, de la définition de la feuille de route à l’industrialisation.