Data centers, usines qui s’électrifient, dépôts de camions électriques : tous attendent leur tour pour se brancher au réseau. RTE propose de réserver la file d’attente aux projets mûrs. Voici ce qui changerait, ce qui s’applique déjà, qui en décide, et ce qu’un porteur de projet peut préparer dès aujourd’hui.

Une file d’attente qui réserve plus que ce qui se construira

Au congrès Gazelec, le 13 octobre, RTE a donné un ordre de grandeur qui m’a frappé. Les grands consommateurs qui attendent d’être raccordés au réseau de transport de RTE comptent près de 21 GW de data centers et 10 GW d’hydrogène. Pour donner l’échelle, toute l’industrie française appelle aujourd’hui environ 15 GW.

Les deux chiffres mesurent des choses différentes : d’un côté de la puissance réservée, de l’autre la puissance effectivement appelée. Leur écart dit pourtant l’essentiel. La capacité du réseau se réserve plus vite qu’elle ne s’utilise. Selon RTE, les projets d’hydrogène sont presque tous à l’arrêt, et une partie seulement des data centers verra le jour.

L’Île-de-France concentre le phénomène. Sept gigawatts de demandes de raccordement y attendent, et 95 % de la puissance réservée l’est par des projets de data centers, estime Émilie Piette, présidente du directoire de RTE. Le gouvernement l’a relevé en présentant la deuxième phase du plan d’électrification : les demandes créent des délais alors que le réseau physique est rarement saturé. La saturation se joue d’abord dans les contrats.

31 GW de demandes de raccordement en attente sur le réseau de RTE : 21 GW de data centers et 10 GW d’hydrogène

Ce que RTE propose : la maturité comme ticket d’entrée

RTE a mis en consultation, du 24 septembre au 15 octobre, une nouvelle version de ses règles. Elle prolonge une première consultation, de janvier à mars, qui proposait de passer du « premier demandeur, premier servi » au « premier prêt, premier servi ». Les réponses ont conduit RTE à réorienter la mise en œuvre de ce principe vers la réciprocité des engagements : la maturité devient la condition pour entrer dans la file et pour y rester, et RTE continue de s’engager, dès sa proposition, sur un délai et un coût. Ce sont encore des propositions, soumises ensuite à l’approbation de la CRE.

La file d’attente du raccordement réservée aux projets mûrs, selon la proposition de RTE

Pour entrer dans la file, il faudrait prouver que le projet est mûr. Le forfait payé au moment de demander à RTE sa proposition technique et financière, l’équivalent d’un devis, passerait de 42 000 à 100 000 € hors taxes ; il resterait déduit du premier acompte, lui-même porté de 30 à 50 % du coût des études. Le porteur devrait aussi prouver qu’il maîtrise le foncier de tout son site et que son projet est compatible avec les règles d’urbanisme, ou que les démarches sont engagées.

Pour rester dans la file, il faudrait tenir ses étapes. Deux points de contrôle remplaceraient l’examen annuel, avec la possibilité de décaler le calendrier deux fois de six mois au plus.

Changer de projet en route coûterait sa place. RTE cite lui-même l’exemple d’un projet d’hydrogène remplacé par un data center. Un point de raccordement déplacé ou une puissance relevée de plus de 5 % après le premier point de contrôle ferait aussi sortir de la file.

RTE propose aussi de planifier avec les territoires. Une collectivité pourrait demander une « zone prête à connecter » sur un terrain qu’elle maîtrise, pour y accueillir plusieurs projets.

L’effet attendu est simple : les réservations de précaution deviennent coûteuses, et la capacité libérée revient aux projets prêts. La maturité protège d’abord les porteurs sérieux.

En Île-de-France, une surréservation encadrée

Parallèlement, le gouvernement a annoncé le 15 octobre un mécanisme de surréservation de l’accès au réseau francilien. Comme une compagnie aérienne qui vend un peu plus de billets que de sièges, RTE ouvrirait l’accès à plus de projets, en partant de l’hypothèse que tous ceux qui ont réservé ne verront pas le jour. C’est une expérimentation, qui doit dégager au moins 1 GW sans attendre de lourds travaux.

Les data centers y gagneraient le droit de consommer à pleine puissance plus tôt, sans les heures où ils doivent aujourd’hui réduire leur consommation. En échange, ils monteraient en puissance par étapes et s’engageraient davantage financièrement. Un régime à part, donc, pour les data centers, qui pèsent 95 % de la puissance réservée en Île-de-France. « On va assumer une différenciation », a résumé Émilie Piette. Les paramètres sont en cours de définition, et une application à d’autres régions sera ensuite étudiée.

« On va assumer une différenciation », Émilie Piette, présidente du directoire de RTE

Qui passe en premier, et qui en décide ?

Sur la maturité, presque tout le monde est d’accord. Trier selon l’usage, en revanche, serait un changement de paradigme.

Héritiers du service public de l’électricité, RTE et les distributeurs traitent un point de livraison selon ses caractéristiques techniques : sa tension, sa puissance, sa place sur le réseau. Qui est le client, et ce qu’il fait de l’électricité, reste hors du calcul. La loi l’impose depuis 2000 : le raccordement et l’accès aux réseaux se font « dans des conditions objectives, transparentes et non discriminatoires », et un refus ne peut reposer que sur des motifs techniques ou de service public. Le tarif de réseau suit la même règle, indépendamment de l’usage final.

Le « premier demandeur, premier servi » vient de là : RTE rappelle qu’il a été fixé pour assurer la non-discrimination entre les projets, quand le réseau avait de la capacité en excès. Exiger la maturité prolonge cette logique : chaque projet, quel que soit son secteur, doit prouver qu’il est prêt. Trier selon l’usage la renverse : il faudrait décider qu’un mégawatt pour une usine qui se décarbone compte davantage qu’un mégawatt pour un data center, ou l’inverse. Ce choix de politique industrielle demande un mandat, que seule la loi peut donner.

La réponse ne se tranche donc pas au même endroit selon le critère retenu : c’est le point qui m’a semblé le plus mal compris dans les débats de ces dernières semaines.

RTE propose ses règles d’accès dans sa documentation technique de référence, et les soumet à la consultation des acteurs. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) approuve les procédures de raccordement de RTE.

Qui décide de l’ordre de raccordement : RTE, la CRE, la loi et l’État, Bruxelles

Côté usages, la loi de simplification de la vie économique du 26 mai 2026 a ouvert un outil : le ministre chargé de l’énergie peut demander à RTE de réserver de la capacité pour des projets industriels et numériques très consommateurs. Un outil plus ancien existe déjà : depuis la loi d’accélération des énergies renouvelables de 2023, et jusqu’en mars 2027, quand un délai de raccordement dépasse cinq ans dans une zone, le préfet de région, saisi par RTE, peut établir un nouvel ordre de passage pour certains projets d’hydrogène, de décarbonation d’installations industrielles ou d’intérêt national majeur. Son décret d’application lui permet de tenir compte du caractère flexible de leur consommation.

RTE souhaite que la différenciation selon la nature des projets soit étudiée rapidement. Émilie Piette l’a dit devant les députés le 7 octobre : décider qui est prioritaire ne dépend pas de RTE. France Datacenter, qui fédère la filière des data centers, soutient le « premier prêt, premier servi », à condition notamment de préserver la neutralité sectorielle et d’obtenir des engagements réciproques de RTE sur le coût, la capacité et la date de raccordement.

Enfin, Bruxelles discute d’une proposition de règlement européen présentée le 17 juillet. Elle autoriserait les régulateurs, quand la capacité est rare, à approuver des mesures pour dissuader les demandes spéculatives, à exiger un niveau de maturité, et à donner la priorité à certaines catégories d’usagers, dont les data centers, sur des critères objectifs, transparents et non discriminatoires. Le texte est encore en négociation.

En résumé, trier par l’usage relève aujourd’hui de la loi et de l’État ; Bruxelles voudrait en confier une part aux régulateurs. Trier par la maturité relève des règles que RTE propose et que la CRE approuve : c’est le levier le plus rapide.

En moyenne tension, des règles déjà en vigueur

Le sujet touche aussi les sites plus modestes. C’est chez le distributeur que se raccordent la plupart des projets de quelques mégawatts : entrepôts, dépôts de camions électriques, chaufferies électrifiées. La réforme de RTE ne les vise pas ; les règles de 2025 sur la montée en charge et la puissance non utilisée s’y appliquent déjà. Elles partent d’un constat de RTE et d’Enedis, repris par la CRE dans une délibération de décembre 2024 : les sites raccordés au réseau de transport ne souscrivent que 48 % de leur puissance de raccordement, 14 GW sur 29 GW. Pour les raccordements en moyenne tension réalisés par Enedis depuis dix ans, la proportion est d’environ 45 %.

Les sites raccordés au réseau de transport souscrivent 48 % de leur puissance de raccordement

Depuis le 1er août 2025, en application de cette délibération, chez RTE comme chez Enedis, la puissance de raccordement d’un site raccordé depuis au moins cinq ans est ramenée chaque année à 125 % du maximum qu’il a réellement consommé sur les cinq dernières années, sans pouvoir dépasser sa puissance de raccordement en vigueur. Chez les distributeurs, jusqu’en août 2027, cette valeur n’est communiquée au client que lorsqu’il demande à modifier sa puissance. C’est un mécanisme distinct de la réforme de la file d’attente, qui ne concerne que le réseau de RTE, et il poursuit le même but : ne pas immobiliser de capacité pour rien. Un porteur de projet peut aussi annoncer dès sa demande une montée en charge progressive, jusqu’à dix ans, et garder sa capacité s’il la souscrit.

La flexibilité entre dans l’équation du raccordement

Le juste besoin a un prolongement naturel : la flexibilité, c’est-à-dire la capacité d’un site à moduler sa consommation quand le réseau est chargé. Aux États-Unis, Google a annoncé en mars avoir intégré 1 GW d’effacement dans des contrats de long terme avec plusieurs compagnies d’électricité, pour raccorder plus vite ses nouveaux data centers : à certaines heures, ceux-ci limitent ou décalent une partie de leurs calculs d’apprentissage automatique. En Europe, la proposition de règlement de juillet permettrait à un régulateur de départager les usagers d’une même catégorie ; un considérant du texte cite ceux dont la consommation est flexible, avec du stockage ou de la production sur place. En France, l’offre de raccordement alternative à modulation de puissance en moyenne tension, que les clients pourront demander à Enedis d’ici août 2027, ouvre une première porte.

Reste une question, qui me semble centrale pour les mois à venir : que doit rapporter un mégawatt flexible ? Un raccordement plus rapide, une contribution réduite, ou un rang dans la file ? Le droit ouvre déjà cette dernière porte au préfet, dans des cas étroits et jusqu’en mars 2027.

Six décisions à prendre avant de déposer sa demande

Six décisions à prendre avant de déposer une demande de raccordement

Elles valent partout : chez RTE pour les grands sites, chez le distributeur pour les sites de quelques mégawatts.

  1. Un dossier prêt à instruire : chez Enedis, pas de rang dans la file sans autorisation d’urbanisme ; chez RTE, si la réforme passe, la maîtrise du foncier de tout le site et un projet compatible avec l’urbanisme dès l’entrée.
  2. La puissance au juste besoin, sans oublier la croissance : déclarer une montée en charge plutôt qu’une réserve de précaution, car, chez RTE si la réforme passe, relever sa puissance de plus de 5 % après le premier point de contrôle ferait sortir de la file.
  3. Le coût du raccordement dans le plan de financement : chez RTE, 100 000 € HT dès la demande si la CRE approuve la réforme ; chez Enedis, une contribution fixée sur la base du barème approuvé par la CRE, ou sur devis quand il faut des travaux au poste source.
  4. La flexibilité chiffrée dès la demande : ce que le site peut moduler, par ses process ou un stockage sur place ; chez Enedis, l’offre de raccordement alternative à modulation de puissance, d’ici août 2027.
  5. Un dialogue à trois, tôt : RTE, le distributeur et la collectivité, pour connaître la capacité du poste source, qui alimente le réseau local, et choisir le bon réseau.
  6. L’acceptabilité en même temps que l’électricité : chaleur fatale, eau, bruit, concertation.

Une demande mûre fait gagner du temps à son porteur, et elle libère de la capacité pour tous les autres.

Le bon ordre

Je crois qu’il faut trier d’abord par la maturité, mieux valoriser la flexibilité dans les offres de raccordement, et que, si des usages doivent passer devant, la loi les fixe, sur des critères publics, pour que le régulateur les applique.

Chacun a sa part. RTE planifie et anticipe, avec demain les zones prêtes à connecter si la réforme est approuvée. Le porteur de projet arrive prêt, déclare sa montée en charge dès la demande et signale sans attendre toute baisse de puissance. Au régulateur et au gouvernement de dire ce que rapporte un mégawatt flexible.

Je serais heureux d’en discuter avec celles et ceux qui travaillent sur ces règles, gestionnaires de réseau, régulateurs, porteurs de projets et grands consommateurs, en France comme ailleurs en Europe.

Benjamin Signarbieux

Pour en savoir plus (sources primaires) : code de l’énergie, articles L. 111-93 et L. 322-8 ; consultation de RTE sur la refonte du raccordement (24 septembre 2026) ; délibérations de la CRE 2024-229 et 2025-78 ; loi n° 2023-175 du 10 mars 2023, article 28, et décrets n° 2023-1417 et n° 2025-203 ; loi n° 2026-403 du 26 mai 2026, article 35 ; proposition de règlement COM(2026) 600 ; plan d’électrification, deuxième phase ; billet de Google du 19 mars 2026.