Imaginé pour assurer la souveraineté énergétique du pays, le parc nucléaire actuel français s’est construit à toute allure, en 20 ans, entre 1972 et 1991, du début de la construction de Bugey 2 à celui de Civaux , avec un pic à 8 raccordements au réseau en 1981. La France s’est alors imposée comme une référence en produisant plus de 70% de son électricité à partir du nucléaire.

Ensuite ? La France a arrêté toute construction de réacteur et il a fallu attendre 16 ans pour débuter le chantier de Flamanville 3, en 2007.

Ainsi, alors que cette pause a entrainé une perte de savoir-faire et que la majeure partie du parc français arrive à la fin de sa période de vie théorique, la filière nucléaire attend un positionnement du gouvernement sur l’avenir du secteur en France, pour répondre aux questions du prolongement de vie du parc actuel mais surtout du lancement de la conception et de la réalisation de nouveaux réacteurs.

Ironiquement ces décisions sont attendues au moment où l’on commémore les 10 ans de l’accident nucléaire de Fukushima mais surtout où le sujet de la souveraineté énergétique du pays reste plus que jamais à l’ordre du jour, couplé aux enjeux d’emploi et de décarbonation de nos économies.

Quelles sont les prochaines étapes qui permettront de cadrer le maintien ou l’abandon progressif de la filière du nucléaire civil en France ? Quels éléments considérer pour faire un tel choix ?

Temporisation pour la filière nucléaire française

Bien que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) puisse exiger un réexamen de sûreté [1] pour poursuivre l’activité, l’autorisation d’exploitation d’une centrale– délivrée sous le contrôle de l’ASN – n’impose pas de durée de vie [2]. Néanmoins, lors de la conception des centrales, EDF a dimensionné les matériaux et composants structurants de ses installations pour fonctionner pendant 40 ans. Avec près de 30% des réacteurs en activité qui auront fêté leur 40ème anniversaire d’ici fin 2021, la filière se trouve à un moment charnière : le prolongement puis le démantèlement des infrastructures doit-il s’accompagner d’un renouvellement du parc ?

parc nucléaire français et ancienneté des tranches

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A la suite d’une consultation publique, l’ASN a octroyé à EDF la possibilité d’étendre la durée d’exploitation de ses centrales les plus anciennes [3] de 40 à 50 ans sous réserve de la mise en place des prescriptions fixées par l’ASN et de l’aptitude des composants à continuer à assurer leur rôle. Ainsi, chaque réacteur devra réussir les contrôles effectués lors de la quatrième visite décennale et avoir réalisé les travaux en lien avec les recommandations de l’ASN pour augmenter la sûreté des réacteurs. Ils pourront ainsi obtenir le tant attendu permis d’exploitation pour une durée de 10 années supplémentaires. Cette potentielle prolongation concerne l’ensemble des 32 réacteurs de 900 MW, qui dépassent tous 30 ans de durée de vie. Elle permet à la filière nucléaire de gagner du temps avant de devoir trancher sur la construction de nouveaux réacteurs pour renouveler le parc français vieillissant.

Même si l’autorisation octroyée par l’ASN d’étendre la durée de vie des réacteurs les plus anciens repousse momentanément le choix du renouvellement du parc, l’inertie inhérente à la filière industrielle nécessite une rapide prise de position politique. Que ce soit au niveau de la construction des réacteurs pour laquelle EDF tablerait désormais sur 7 ans, de la durée d’exploitation visée de 60 ans ou du temps de démantèlement qui pourrait s’élever à au moins 15 ans, les projets nucléaires s’inscrivent sur la durée et ont besoin de s’appuyer sur une vision politique claire avant d’engager les investissements colossaux nécessaires.

Des décisions confrontées à l’incertitude du nucléaire

Pour s’engager sur le nucléaire civil sur le long terme, les décideurs doivent concilier les bénéfices attendus par le maintien de la filière, avec les nombreuses controverses associées au nucléaire. Face à des points de vue très contrastés, une dose de pari politique sur l’avenir-pour ne pas dire de courage, sera indispensable.

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Lors du lancement des premiers réacteurs en France, l’Etat a décidé de s’appuyer sur le nucléaire pour réduire sa dépendance énergétique, une décision régalienne. La filière s’est installée dans la durée et a permis à la France d’avoir accès à une électricité parmi les moins chère d’Europe. Depuis, l’industrie nucléaire a été ébranlée par deux catastrophes nucléaires majeures, l’Allemagne a décidé de tourner le dos à l’atome devant la montée des mouvements écologiques et l’industrie nucléaire française piétine pour lancer son nouveau réacteur EPR. Le nucléaire n’apparaît plus comme la solution miracle par nos gouvernants pour l’approvisionnement énergétique français.

Alors que l’urgence climatique ne cesse de monter, le nucléaire se présente comme un bon élève puisque qu’il n’émet pas de CO2 lors de la production d’électricité. En considérant l’ensemble du cycle de vie d’une centrale, de la construction au démantèlement, sans oublier l’extraction de minerai, on aboutit à une émission de 6 grammes d’équivalent C02 par kWh produit, ce qui reste comparable au bilan carbone du solaire photovoltaïque (40g) ou de l’éolien (11g) et très éloigné des chiffres du gaz (440g). Les scénarios du GIEC pour limiter le réchauffement à 1,5°C [4]s’appuient d’ailleurs majoritairement sur une augmentation significative de la part du nucléaire dans le mix électrique mondial. Cet impact CO2 est contrebalancé par la  complexité du recyclage et stockage des déchets radioactifs dont la durée de vie peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’années. D’un point de vue écologique, le sujet de l’utilisation du nucléaire continue de diviser.

D’un point de vue économique, le nucléaire français a longtemps été promu comme une source d’énergie à bas coût. En effet, le parc actuel permet de disposer d’une électricité bon marché. Cependant, le nouveau nucléaire promu par EDF peine à tenir la comparaison avec le parc historique : un tarif de vente de l’électricité à 115€/MWh pour une période de 35 ans a été assuré pour Hinkley Point C. Ce prix commence à faire pâle figure au vu de la compétitivité croissante des énergies renouvelables : le prix moyen de l’appel d’offres pour le parc de 600 MW d’éoliennes offshore au large de Dunkerque s’est établi à 44€/MWh. Quand les conditions sont particulièrement avantageuses, comme au Portugal, 150 MW de solaire photovoltaïque sont partis à 14€/MWh. En outre, les dérives budgétaires sur Flamanville interrogent sur la viabilité économique du nouveau nucléaire. Une des principales raisons mise en avant pour expliquer les retards et les surcoûts du projet est la ré-industrialisation du tissu économique de la filière nucléaire [5]. En effet, au vu des exigences strictes de la filière en matière de qualité des matériaux, la chaîne industrielle européenne a dû obtenir la « certification nucléaire » pour pouvoir approvisionner EDF sur ce chantier. Bien que cette revitalisation du secteur puisse induire une réduction des coûts pour les futurs chantiers nucléaires, tout comme la production en série de pièces pour les 6 EPR envisagés par EDF, la question de la faisabilité du maintien sur la durée d’un tissu économique spécifique à l’industrie nucléaire et compétitif face aux autres sources d’énergie reste en suspens.

A la suite des questions environnementale, politique et technique vient la problématique de la capacité technique du réseau à s’adapter à une arrivée massive des énergies renouvelables accompagnée d’une baisse de la part de nucléaire. Alors que ce scénario a longtemps été jugé comme impossible à mettre en place, une récente étude co-rédigée par l’AIE et RTE soutient qu’un scénario qui repose quasi-exclusivement sur les renouvelables est envisageable sous réserve de restructuration importante du système (construction et renforcement des lignes, renforcement des interconnexions, reconstitution de moyens pilotables, stockage court, moyen et long terme) et d’innovations de rupture. En effet, actuellement, le réseau est organisé de manière descendante avec des centrales nucléaires qui produisent la majorité de l’énergie pour la distribuer aux principaux foyers de consommation. La montée en puissance des énergies renouvelables requiert une adaptation du réseau existant. Par exemple, la stabilité de la fréquence sur le réseau s’appuie notamment sur les turbines des centrales nucléaires et thermiques. Des efforts importants de R&D seront nécessaires pour valider un changement de paradigme sur le mix électrique.

L’impossibilité d’aboutir à un consensus sur le futur du nucléaire impose une prise de position politique pour solder les débats. Néanmoins, la complexité du sujet et les controverses qu’il suscite requiert de pouvoir s’appuyer sur une forte légitimité démocratique. Le report de la décision sur la construction de 6 nouveaux EPR à 2023, après l’élection présidentielle va dans ce sens. Le recours à une convention citoyenne sur l’avenir du nucléaire, autre processus éminemment démocratique, pourrait-il également être la solution ?

Malgré tout, devant le manque de décisions politiques assumées et au vu de l’état du parc nucléaire français, ainsi que de l’inertie de la filière, EDF a anticipé un potentiel positionnement en faveur du renouvèlement du parc nucléaire en lançant déjà des commandes de pièces auprès de Framatome notamment, afin de maintenir le tissu industriel et d’être en capacité de respecter les délais de fabrication.


[1] En pratique, un réexamen pour chaque réacteur au bout de 10 ans

[2] Décret n° 63-1228 du 11 décembre 1963 relatif aux installations nucléaires

[3] Décision n° 2021-DC-0706 de l’ASN du 23 février 2021 fixant les prescriptions de l’ASN pour le prolongement des réacteurs de 900 MW

[4] Rapport du GIEC sur le réchauffement planétaire de 1,5°C

[5] Sfen : les coûts de production du nouveau nucléaire français